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deux secondes pour se reecrire

Article : Routines implicites


Comment j’ai fini par subir ma propre routine (et personne n’y est pour rien)

Début juillet, je rejoins une formation de dessin.

Motivé, crayon aiguisé, chicorée correcte.

Chaque matin, je m’installe pour deux bonnes heures de gesture — cet exercice qui consiste à capter, à partir de photos de comédiens en mouvement, l’élan interne d’un corps pour l’exagérer et en tirer une émotion la plus directe possible. Trouver le geste juste avant qu’il ne devienne un cliché. C’est technique, c’est exigeant, et c’est passionnant.

Tout va bien, enfin….

Très vite, je sympathise avec d’autres élèves qui pratiquent le même exercice. On prend l’habitude de dessiner ensemble, de 9h-9h30 à 11h30. Personne n’a rien décidé officiellement. Ça s’est juste… installé. Un rituel tacite, tissé de « à demain ! » et de smileys sur Discord. Et pendant un moment, c’est exactement ce dont j’avais besoin : une présence légère, un peu de chaleur humaine autour d’un exercice qu’on pourrait très bien faire seul.

Et c’est là que ça devient intéressant.


Le jour où j’ai voulu faire autre chose

Au bout de quelques semaines, j’ai eu envie de bosser d’autres chapitres de ma formation dans cette même plage horaire — des exercices solitaires, sans visio, sans personne, juste moi et mon crayon.

Une envie simple. Presque anodine.

Sauf que je me suis senti comme… coincé. Comme si j’avais signé une clause horaire de 9h à 11h30, alors que personne ne me l’avait fait signer. J’avais l’impression que j’allais devoir m’excuser de ne pas venir dessiner avec le groupe, comme si je posais un lapin à des gens. Pourtant je ne leur devais absolument rien, et eux non plus. Ils n’avaient probablement pas d’attente précise vis-à-vis de moi et de mes engagements imaginaires.

Et le plus drôle, c’est que je connais à peine ces personnes. On sympathise, oui. On rigole entre deux croquis, oui. Mais niveau engagement réel ? Pas de papier signé, zéro promesse formulée. Juste une routine qui s’est glissée dans mon emploi du temps par la petite porte, et qui s’est mise à peser un peu plus chaque jour, sans bruit, jusqu’à devenir une évidence que je n’osais plus questionner.


L’implicite, ce squatteur silencieux

Ce qui m’a frappé, c’est à quel point l’implicite peut devenir envahissant sans jamais avoir été invité. Personne ne m’a dit « tu dois venir tous les jours à 9h ». Personne n’a rien exigé. C’est moi qui ai transformé une habitude agréable en règle intérieure, puis cette règle en une petite culpabilité diffuse dès que j’envisageais d’y déroger.

Pour être honnête, ça peut concerner bien d’autre chose que le dessin.

C’est le pote avec qui on va courir le dimanche matin et qu’on n’ose plus décommander. C’est la réunion café à 10h qu’on continue de faire « parce qu’on l’a toujours faite ». C’est le groupe WhatsApp des amis où on se sent obligé de placer un smiley à des messages qui ne nous intéressent pas.

On tisse des habitudes avec les autres, et à un moment, sans qu’on sache exactement quand, l’habitude se retourne et commence à nous tisser à son tour. On finit par vivre des journées qu’on n’a jamais vraiment choisies, simplement parce qu’on n’a jamais pris le temps de les remettre en question.


La solution ? Parler. Toujours parler.

J’ai dit ce que je voulais. « Je vais bosser sur d’autres chapitres, en solo, ce matin. » Et pas de procès d’abandon de poste. Juste un « ok, à plus tard alors ! »

Cette tension que je m’étais construite dans ma tête pendant plusieurs jours s’est dégonflée en écrivant et partageant une phrase courte, écrite en deux secondes. Tout simplement. Ce que j’avais imaginé comme une négociation délicate n’était en réalité qu’une information factuel à donner. Rien de plus.


Ce que j’en retiens

Le dessin de gesture, c’est capter le mouvement intérieur d’un corps pour en révéler l’émotion la plus vraie — celle qui existe avant qu’on ne la maquille, avant qu’on ne la corrige pour qu’elle ressemble à ce qu’on attend d’elle.

Je crois que c’est exactement ce qui m’a manqué pendant cette dernière semaine. Occupé à honorer un engagement que personne ne m’avait demandé, j’avais arrêté d’écouter mon propre mouvement intérieur. Et ce mouvement-là ne prévient jamais bien fort : il n’envoie pas de message sur Discord, il ne pose pas d’ultimatum.

Il se contente d’un léger inconfort, presque timide, qui grandit doucement si on ne l’écoute pas.

Alors si une part de vous se sent aujourd’hui portée par une habitude plutôt que portante — un jogging du dimanche, une réunion café, un rituel qui a cessé de vous ressembler — ce n’est peut-être pas le signe qu’il faut tout arrêter. C’est juste une invitation à revérifier le contrat. À se demander qui l’a vraiment signé.

Et si c’est vous, tout seul, dans votre coin, sans jamais l’avoir relu : la bonne nouvelle, c’est que vous pouvez le réécrire à tout moment.

Il suffit souvent d’une phrase.

Parfois deux secondes suffisent pour redevenir l’auteur de sa propre journée.

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